C’est une histoire d’eau, de beaucoup d’eau, de 89 milliards de mètres cubes ou 89 mille milliards de litres si vous préférez.

C’est un peu d’eau de là-haut, comme dit la chanson, mais c’est surtout de l’eau de là-bas, de ce Rhône qui arrive du mystérieux Valais et disparaît au lieu-dit de la Bataillère avant de réapparaître à Genève et de continuer sa course jusqu’à la mer.

C’est de l’eau qui n’est pas salée, mais est-elle douce pour autant ? Les vents qui la balayent souvent, les tempêtes qui la démontent parfois permettent d’en douter.

C’est de l’eau coupée en deux par une frontière, une frontière que l’on ne voit pas, mais qui est bien réelle pour celles et ceux qui la traversent chaque jour pour un salaire meilleur, et qui fut jadis un barrage, une barricade, une barrière pour les désespérés qui fuyaient la guerre.

C’est de l’eau de couleur bleue légèrement teintée de vert, du moins si l’on en croit le vieux Forel, inventeur d’un nuancier destiné à déterminer la couleur apparente des lacs, car pour l’écrivain Guy de Pourtalès elle était plutôt verte lorsque soufflait le vent du sud, noire lorsque le joran se déchainait, mauve par les soirs de calme et rose quelque fois très tôt le matin.

C’est de l’eau habitée, par des poissons, des crustacés, des micro et des macroorganismes, par des plantes avec ou sans feuille, par des monstres disent les légendes, mais aussi par des épaves : bateaux de toutes tailles, avions et mêmes wagons de chemin de fer, sans oublier quelques objets étranges, comme cette drôle de boule, attraction balnéaire des années 1930, repêchée il y a deux ans au large de Vidy après un demi-siècle passé à 120 mètres de profondeur.

C’est de l’eau qui gèle ou plutôt qui gelait. C’était en 1891, 1929 ou 1956. Elle prenait alors à Genève des allures de patinoire géante. Un commentateur facétieux pourrait y voir une métaphore d’une traversée de la rade condamnée à couler. Réchauffement climatique oblige, c’est de l’eau qui se contente aujourd’hui de décorer les rives de sculptures de glace.

C’est de l’eau parsemée d’îles, ou plutôt d’îlots, tant elles sont petites. On en dénombre six, toutes suisses. La première héberge un arbre majestueux, la deuxième un château mythique, la troisième rayonne par l’élégance de sa villa florentine, alors que la quatrième et la cinquième honorent la mémoire de deux héros du coin. Quant à la sixième, le retraité Churchill y aurait fait quelques mémorables siestes.

C’est de l’eau entourée de montagnes, abruptes et majestueuses d’un côté, plus rondes et modestes de l’autre. C’est de l’eau entourée de rives jadis naturelles, aujourd’hui enrochées ou bétonnées sur des kilomètres et des kilomètres.

C’est de l’eau dans laquelle on se baigne, on barbotte, on fait trempette, on boit la tasse quand on débute, on patauge, on pique une tête, on nage, on plonge. Certaines s’y caillent les miches, pardonnez l’expression, pour un hommage à Valotton.

C’est de l’eau sur laquelle on navigue, à la force du vent, des bras, des jambes, de la vapeur ou des moteurs, pour des records ou des régates, pour la gloire ou le bonheur, parfois aussi pour gagner sa croûte. Car si les loisirs y dominent aujourd’hui, c’est de l’eau qui a vu tant de femmes et d’hommes trimer à s’en casser le dos : lavandières penchées dans leur boillon ou alignées dans les bateaux lavoirs, scaphandriers, pêcheurs, pontonniers, radeleurs, constructeurs naval, mécaniciens, pilotes, bacounis. Alors qu’ils ont lutté contre le vent, les vagues, les courants, la pluie, le froid, bien souvent au péril de leur vie, les sauveteurs, eux, étaient et sont toujours bénévoles.

C’est de l’eau pas toujours accessible, du fait d’une poignée de privilégiés qui érigent portails et grillages en feignant d’ignorer que des lois garantissent, comme au temps des chemins de halage, un passage sur la rive.

C’est de l’eau autour de laquelle on nait, on vit, on meurt. Certains réclament même qu’on y jette leurs cendres une fois passé leur dernier souffle.

C’est de l’eau dans laquelle on pêche, perches, féras, brochets ou ombles. Tant pis, ou plutôt tant mieux, pour les autres, les gardons, les gravenches, ou les chabots, qui n’allèchent pas les babines des chalands. C’est de l’eau qu’il faut parfois repeupler, en y libérant des milliers d’alevins nés grâce aux bons soins de pisciculteurs, tel le père Vengeron, installé au début du 20e siècle dans le château de Promenthoux.

C’est de l’eau qui attire les badauds, les touristes, les sportifs, les excentriques. Les grands de ce monde fréquentent ses rives pour des rencontres au sommet, sur l’Algérie, sur la guerre froide, ou le nucléaire iranien.

C’est de l’eau qu’on a vu en peinture, en gravure, en carte postale, et même sur grand écran, chez Louis Malle, chez Chabrol, chez Leconte, chez Lelouch, et surtout chez Godard, l’ermite de Rolle comme on l’appelle de par chez nous. On raconte qu’il prit un malin plaisir à faire rejouer encore et encore à Delon la scène de la noyade dans Nouvelle vague.

C’est de l’eau qui a son musée, à Nyon depuis 1954, dans un ancien hôpital construit au XVIIIe siècle. On y cause bateaux, pêcheurs et poissons, oiseaux, baignade et pollution.

C’est de l’eau qui porte un très beau nom, un nom qui rime avec amant, aimant, serment, sentiment. Même si quelques nombrilistes d’une république jadis austère osent encore l’appeler « lac de Genève », c’est de l’eau que l’on appelle Léman.